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La
Tunisie, le pays proche…
Ce 1er mai, l’Union européenne
s’est donc agrandie de 10 nouveaux Etats-membres. Les journalistes
se sont dépensés sans compter pour nous donner à
mieux connaître la Hongrie, Malte, la Pologne, la République
tchèque, et les six autres. On a célébré
le triomphe de la démocratie sur le totalitarisme, le retour
des brebis égarées dans le bercail du progrès,
de la culture du compromis et des chances pour tous leurs citoyens
de bénéficier de la liberté d’expression,
de circulation et d’un développement économique
et social harmonieux en partenariat avec tous ceux qui font partie
de ce club si privilégié!
Loin des feux d’artifice, mais à quelques encablures
des côtes du Sud de l’Europe, Mokhtar Trifi aurait pu
en dire un mot. Il est le président de la Ligue tunisienne
des Droits de l’Homme. Son souci, pour le moment, c’est
de payer le loyer de la maison occupée par son association,
sous peine d’expulsion. L’argent, il l’a, à
la Ligue, notez bien. Une somme largement suffisante se trouve sur
un compte au nom de la Ligue, approvisionné par les services
de la Commission européenne. L’objet de ce soutien
financier, c’est de permettre à la Ligue de se structurer,
d’organiser des activités de sensibilisation aux droits
humains pour un public le plus large possible, en un mot, de jouer
son rôle d’acteur de la société civile
dans un contexte non démocratique. Depuis août 2003,
cependant, la banque, obéissant aux injonctions des autorités,
n’entend plus exécuter les ordres de son client. Nous
vous faisons grâce des arguments avancés, qui ont tous
été soigneusement réfutés, dont le recours
à une loi datant de 1902 qui n’a jamais été
appliquée ! Aujourd’hui la banque se tait… et
continue de refuser de payer. C’est la raison du plus fort,
le loup de La Fontaine qui, à bout d’arguments, croque
quand même l’agneau.
Ceci est une illustration du peu de crédit que les autorités
tunisiennes accordent aux droits humains. Là-bas, dans ce
pays proche, la torture existe, ; des centaines de prisonniers d’opinion
croupissent dans les prisons, il n’y a pas de presse indépendante
du régime du Président Ben Ali. Des partis d’opposition,
même reconnus, ne sont pas autorisés à présenter
des candidats, que ce soit aux élections législatives
ou contre le « candidat Ben Ali » aux élections
présidentielles ! Certains opposants n’on finalement
plus d’autre recours que la grève de la faim (souvenons-nous
de Tawfiq Ben Brik et de Radhia Nasraoui) ou l’exil. Et la
« Justice » doit s’habiller de guillemets tant
elle obéit docilement aux injonctions du pouvoir. Le 13 avril
dernier, c’est Patrick Baudouin, le président honoraire
de la Fédération internationale des droits de l’homme
qui était refoulé à la frontière. Le
29 avril, c’est Maître Bourdon, l’avocat de deux
jeunes dissidents qui souhaitait les accompagner pour leur retour
au pays, qui apprend par l’Ambassade de Tunisie en France,
qu’il connaîtra le même sort. Nous savons que
la Tunisie bafoue les droits fondamentaux de la personne humaine
: Amnesty International et Human Rights Watch l’ont dénoncé
à loisir mais les millions de touristes qui foulent les plages
de sable blanc au bord de la Méditerranée ignorent
cette réalité et les citoyens tunisiens, contraints
au silence, se réfugient bien souvent dans la fatalité.
Les autorités tunisiennes se soucient des droits humains
comme un poisson d’une pomme, et cela semble ne déranger
personne. Pourtant, l’Union européenne a signé
avec la Tunisie un Accord d’association dans le cadre du Partenariat
euro-méditerranéen. Dans l’article 2 de cet
accord, les droits de la personne humaine sont explicitement cités
comme une condition sine qua non à l’application de
ce traité. Celui-ci devrait donc logiquement être suspendu
le temps nécessaire à ce que la Tunisie se conforme
à ses engagements. Mais ce n’est pas le cas, bien au
contraire !
A-t-on dit aux nouveaux venus de l’Union européenne,
que quand nous exigeons quelque chose, ce n’est jamais que
pour la façade ? A ce prix-là, peut-être auraient-ils
pu faire l’économie de tous les efforts qu’ils
ont déployés pour nous rejoindre…
Les affres dont la Ligue tunisienne des droits de l’homme
sont victimes discréditent encore davantage notre Union européenne.
La Commission européenne octroie une subvention à
une association courageuse afin de soutenir son action. Les autorités
tunisiennes décident unilatéralement de la bloquer
et la Commission, apparemment impuissante, baisse la garde. Il ne
s’agit plus seulement de ne pas se conformer à ce que
prévoient les accords, il s’agit d’entraver l’action
de la Commission en matière de droits humains !
A-t-on dit aux nouveaux venus de l’Union européenne
qu’ils entrent dans une grande puissance qui se fait marcher
sur les pieds, même quand il s’agit de thèmes
auxquels elle proclame son indéfectible attachement ?
Reste à espérer que ces nouveaux Européens,
qui ont, pour la plupart, vécu la restriction de leurs libertés
individuelles, nous rappellent l’infini prix de celles-ci
et se souviennent qu’un jour, dans un passé pas si
lointain, ils aspiraient eux aussi à ces libertés
et ces droits dont ils peuvent maintenant jouir à loisir
!
Simone SUSSKIND, Docteur Honoris Causa de l’ULB,
Présidente de « Actions in the Mediterraneén
»
Laurent DEUTSCH, administrateur Amnesty International Belgique francophone
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